Chapitre Saint Martin

La perfection des enfants de Dieu

Par un chanoine régulier de la Mère de Dieu

« C’est le plus grand honneur qu’on puisse faire à la jeunesse, disait Charlier, que de lui annoncer qu’elle est faite pour la perfection. »

En commandant : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu, V, 48), Jésus a communiqué à l’humanité un souffle de jeunesse. Je dis à l’humanité et non aux seuls jeunes ; car d’un monde vieux de son incapacité à s’élever au-dessus de lui-même, Il a fait un jeune : la chrétienté, littéralement soulevée par ce commandement, comme en témoignent les flèches des cathédrales : leurs bâtisseurs ont quitté ce monde mais continuent, par elles, de nous transmettre la direction et l’élan de leur cœur léger : « Cherchez le Royaume de Dieu et sa gloire, et le reste vous sera donné de surcroît. » (Matthieu, VI, 33)

Cette perfection est capable de soulever le monde, précisément parce qu’elle n’est pas de ce monde, mais de Dieu ; elle est Dieu même, donné en la personne de son Fils, sa vie même répandue et comme inoculée dans les veines de nos âmes par la grâce. Merveilleux ! Pourtant, d’aucuns la refusent, préférant une médiocrité tirée d’eux-mêmes à une perfection reçue d’autrui, fut-ce Dieu... sot ! « Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu ? » (Prima Cor. IV, 7) te répartit Saint Paul, serais-tu l’auteur de ton existence ? Du sein dont tu as sucé le lait ? !

D’autres, forts de leur expérience, doutent qu’ils deviendront jamais meilleurs... alors parfaits, pensez-vous ? ! Expérience, oui, mais qui prouve seulement que jusqu’à ce jour, on s’est appuyé, fut-ce subtilement, sur soi-même. Il est donc temps de TOUT demander à Dieu, dont le commandement de tendre à la perfection sonne comme une promesse : Je ne commande rien d’impossible ; Je te donnerai tout ce qu’il faut, au jour le jour... alors demandons ! Plus nous prierons, plus nous recevrons. Et non seulement Dieu nous perfectionnera mais en plus s’accroîtra notre dette d’amour envers lui, dette que seule pourra solver une éternité d’action de grâce... c’est donc l’assurance garantie du Ciel !

Comme un petit enfant, soyons donc sans inquiétude, laquelle « ne saurait ajouter une coudée à notre taille »... Le secret de sa croissance réside au contraire dans la tranquille et inébranlable certitude qu’un jour, il sera grand, comme son père, qu’il contemple plein d’admiration : « plus tard je serai gendarme », dit le fils du gendarme ! Alors Jésus nous dit : « Soyez parfaits COMME VOTRE PERE céleste est parfait ». Et Il nous donne son Esprit qui « gémit en nous : Abba, Père ! » (Gal, IV, 6). C’est donc Lui-même qui contemple en nous ; nous sommes donc TOUS capables de contemplation. Mais sans ce regard d’admiration et d’amour sur le Père, le Christ et sa Mère, nous demeurerons des nains, des bonzaïs spirituels. De quoi dégoûter le monde de se convertir...

Laissons au contraire notre vie se déployer, LA Vie, surnaturelle, parfaite, celle du Christ - « Pour moi, vivre c’est le Christ » dit Saint Paul - et elle s’épanouira en perfection, en sainteté. Nous l’avons reçue au baptême - « le royaume des Cieux est déjà parmi nous » (Luc, XI, 20)- à nous de l’entretenir et accroître par la communion, et de la régénérer par la confession. Et de grâce ! Laissons Dieu décider de ce qu’est notre perfection personnelle et nous guider Lui-même, au jour le jour (cf. article de Juillet dernier). Nous voudrions être sans défaut, quand Dieu veut que nous ayons besoin les uns des autres pour aller ensemble au Ciel. Nous voudrions n’avoir pas péché, jetons-nous avec larmes mais bonheur dans les bras du Rédempteur, Qui ne permet cet éloignement d’un instant qu’en vue de ce rapprochement plus intime : « Parce qu’il lui a été davantage pardonné, Marie-Madeleine a davantage aimé ». Nous voudrions être parfaits sans souffrir alors que le monde entier, en proie à son invincible loi de douleur attend que l’amour se revête de souffrance pour que la souffrance se revête d’amour. Telle fut l’œuvre parfaite de Dieu-Rédempteur, œuvre qu’il nous importe « d’achever en notre propre chair » (Col, I, 24). « Oui tout revêtir, et se revêtir soi-même, de la charité qui est Dieu Lui-même » (Prima Jean, IV, 9) telle est la perfection et telle est notre sublime mission et notre vocation de chrétien dans le monde.