Chapitre Saint Martin

Les deux sages

Par un chanoine régulier de la Mère de Dieu

L’un d’eux fut compagnon d’armes de Jeanne d’Arc. Il s’appelait Lahire. On le connaît surtout en raison de la difficulté qu’il avait à prier. Il nous reste cependant de lui une prière. La voici : « Seigneur, faites à Lahire ce que Lahire eût fait pour Vous, s’il avait été Dieu et que vous eussiez été Lahire. » Sagesse touchante mais toute terrestre qui se croit plus élevée que les secrets jugements de Dieu.

L’autre Sage est Saint Augustin. Homme de prière, il nous en a légué une, bien semblable à la première de ses hypothèses, mais combien différent en sa conclusion. La voici : « Seigneur, si j’avais été Dieu et que vous eussiez été Augustin, j’aurais voulu que vous fussiez Dieu et que je fusse Augustin. »

Cette prière, jugée par la Tradition spirituelle comme la plus haute expression du don de Sagesse, et donc de la vie mystique, ne devrait-elle pas être la nôtre en ce temps de Noël ? Car, à vues humaines, tout est déconcertant, voire insensé, dans l’événement historique de cette Nativité divine. Et pourtant ! Tout est oeuvre de la Sagesse divine, mieux que cela : la Sagesse éternelle s’incarne. Elle est là, visible, palpable. Tout est insensé, avons-nous dit. Il est Dieu, et Il choisit d’être un homme. Il est Roi, et Il se fait pauvre. Venu en terre pour sauver les hommes, bien peu le reconnaissent. On ne pouvait s’y prendre plus mal ! Attachons aujourd’hui le regard de notre âme à un autre paradoxe. Il est le Verbe Incarné, le Verbe, la Parole de Dieu, et il se fait enfant. Le mot latin est « infans », c’est-à-dire celui qui ne parle pas. (« in », préfixe privatif ; « fateor » = parler, confesser.) Il est la Parole qui ne parle pas.

Contemplons ce mystère insondable d’un Dieu venu en terre pour se révéler aux hommes et qui se tait. Sagesse supérieure à tous nos arguments, Sagesse de Dieu qui veut nous apprendre à nous taire, qui veut nous convaincre, en acte, qu’il faut trente années de silence pour commencer de pouvoir recevoir les secrets de la vie intime de Dieu, tombés des lèvres du Messie.

Le silence ! Demandons cette grâce de Noël. Demandons-là avec cette certitude que déjà nous l’avons reçue et qu’il ne dépend que de nous d’y être fidèle. Comment y être fidèle ? Voici ! En nous taisant les uns sur les autres. C’est un zèle désordonné qui nous anime lorsque, pour les meilleures raisons du monde, nous évoquons rapidement les qualités et les talents du prochain, et longuement ses limites et ses défauts. Arrêtons-là nos cancans. Ils ne savent que semer les divisions, paralyser le zèle et ruiner la charité. Un autre nom du Mauvais est ... le Bavard. Nous voulons parler ? Alors parlons des hommes à Dieu, et parlons de Dieu aux hommes. Parler des hommes à Dieu, c’est la prière. Parler aux hommes de Dieu, c’est l’Apostolat. Les hommes, nos contemporains, n’attendent qu’une seule chose de vous, c’est que vous leur parliez de Dieu. Ils sont faits par Lui et pour Lui et Il n’occupe pas la moindre place dans leurs vies. Comprenez-vous leur souffrance ?

Il est temps, chers membres du chapitre Saint Martin. Il est temps d’unir nos efforts non pour nous regarder, non pour nous juger, non pour discutailler de l’opportunité ou non de telle ou telle action, de la maladresse ou non de telle ou telle entreprise, mais pour que ce silence sur nous-mêmes et sur les autres, conquis chaque jour au prix de batailles parfois héroïques, donnent enfin aux hommes d’entendre la seule parole qu’ils attendent, la seule qui mérite tous nos efforts avant qu’elle nous enivre au Ciel, de joie céleste, la parole insurpassable de Saint Jean en sa première épître : « Deus Caritas est » : Dieu est Amour !

Saint et Joyeux Noël de la part de toute l’Abbaye des Chanoines Réguliers de la Mère de Dieu.